Nous sommes dans une petite salle de Neufchâteau, que j’ai ralliée sur l’invitation du groupe et de Marina, leur jolie chargée de diff’. Vous savez bien, Marina, que j’ai rencontrée dans les allées du MaMA et qui a gentiment répondu à mes questions. Eh bien nous sommes restées en contact : une fille aussi impliquée dans un projet qu’elle porte, ça mérite qu’on aille y voir de plus près. C’est rare, les gens qui ont la foi comme ça aujourd’hui …
Une semaine n’était pas passée depuis la fermeture du salon que je faisais mon paquetage direction Nancy, territoire de la Roulette, retrouver nos oiseaux migrateurs pour assister à un de leurs concerts, dont j’ai d’ailleurs fait l’annonce dans nos colonnes. Tout est booké lorsque j’arrive à la gare de l’Est, doudoune/moumoute sur le dos et gants en cuir aux mains : je ne pars pas au pôle Nord mais presque, autant être prudente, on ne sait jamais qu’il neige et qu’il y ait des ours polaires (réflexe de parisienne ? 1. Quand j’arrive à Nancy, il fait soleil 2. Je ne vois pas comment une doudoune en moumoute et des gants me protègeraient d’un ours polaire affamé 3. Un ours polaire à Nancy, hormis au zoo, …).
Mais bon ça, je le sais pas encore, je suis pour l’instant sur le quai de la gare à chercher Jeanne, la violoniste du groupe, une longue fille au visage d’ange tout droit sortie d’une fresque médiévale … enfin en théorie, parce qu’en pratique, la Jeanne est un sacré personnage, adepte de jazz et capable de vous relooker un morceau de classique version Django Reinhardt en cinq minutes. Ce qu’on appelle une nature donc, exactement comme les trois autres membres de la smala que je découvre tout sourires lorsque nous débarquons à Nancy après une heure de conversation passionnante sur les joies du démêlage de câbles électriques et le questionnement existentiel sur la durée de vie d’une pile.
Explication pour les néophytes, avant de reprendre notre passionnante saga …
Le démêlage de câble : un grand moment de solitude en plateau quand les artistes se croisent plusieurs fois pendant le live … et emmêlent les câbles reliant leurs instruments aux amplis. Et de regarder les nœuds s’accumuler sans rien pouvoir faire que de continuer à jouer, concert oblige, en pensant aux heures qu’il faudra ultérieurement consacrer au seul désentortillage de l’électrique entrelacs.
Le questionnement existentiel sur la durée de vie d’une pile : autre grand moment de solitude pour le Rustre qui redoute par-dessus tout que la pile alimentant son oreillette ne lâche en plein spectacle. Le fruit de l’expérience ? Car si la pile lâche, plus d’oreillette, plus d’oreillette, plus de retour son sur le jeu des petits camarades, plus de retour son, plus de musique harmonieuse, plus de musique harmonieuse, plus de spectateurs contents … Pas cool en général, encore moins pour ces perfectionnistes qui envisagent avec plus ou moins de bonheur l’idée d’une panne les forçant à se raccrocher à la bouée de sauvetage que constitue la baffle de retour son placée là en dernier recours par les GT (les gentils techniciens).
Forte de ces anecdotes qui illuminent d’un jour nouveau ma perception des joies de la représentation scénique, je file le train à la Jeanne, son petit violon sous le bras, pour retrouver Marina et ses Rustres entassés dans leur van. Les Rustres : le Flo, 1m90 de force tranquille mais à mon avis faut pas trop le chauffer, sinon l’humaniste se transforme en guerrier, la Mouss’ et ses doux yeux de Vierge italienne (mais quand elle se glisse dans les méandres d’un soubassophone qui fait sa taille, bah elle a plus l’air d’un tirailleur prêt au combat que d’une madone), la Cam’, sa sœur au civil, les mains sagement croisées dans son giron, comme une lionne affectueuse mais vigilante (à mon avis faut pas la chauffer non plus, sinon gare au coup de griffe).
Ils ne m’ont jamais vu, ils m’accueillent simplement d’un joyeux « bonjour », je pose mon cul sur le siège arrière, calée entre Marina et Jeanne, le panier à thé entre les jambes (prévoyante et attentive, la Mouss’ a tout organisé – thermos, tasses et boule à thé - pour transformer l’habitacle en annexe de Mariage Frère. On discute, on échange tandis que défilent les plates campagnes du nord. « Oh ! rappelle-toi c’est là que j’ai tourné pour aller poser des affiches, … je le cherche encore, le village suivant ! » commente Marina qui n’hésite pas à accompagner ses petits camarades pour aller flyeriser/coller les affiches aux veilles de concert.
Eh oui, les groupes recourent peut-être aujourd’hui aux NTIC, un Myspace richement garni n’empêchera pas d’aller humblement déposer sa petite affiche chez la coiffeuse du coin, « Bonjour Madame, merci Madame », avec la fâcheuse impression d’être en train de quémander la lune et la quasi certitude de voir la dite affiche terminer à la poubelle une fois qu’on aura le dos tourné. « Je m’voyais déjà en haut de l’affiche » claironnait Aznavour … il faudrait déjà arriver à les positionner aux endroits stratégiques pour sensibiliser un public rural pas forcément versé dans les joies d’Internet, où soit dit en passant, les propositions de concert frôlent la centaine par soir (et encore je suis sobre là). Bonjour le pugilat pour s’y retrouver ! Autant conserver les bonnes vieilles méthodes.
Quelques anecdotes et kilomètres plus tard, Neufchâteau enfin et son Trait d’Union-Espace François Mitterrand, qui nous tend les bras. Les ingés sons sont déjà là, l’ingé lumière aussi Gillian pour ne pas le nommer. On s’extrait du van, on se dit boujour … euh il commence à faire frisquet, y a pas d’ours polaire, mais merci les gants en cuir pour mes pauvres petits doigts … et là, on sort le matos ! Ah ! le matos, imbriqué dans le coffre au poil de fesse prêt, pour que tout rentre. Instruments (y en a bien une vingtaine sur scène … c’était pas du flan), fils électriques (les fameux qui font des nœuds), cantines remplies de jacks et des piles pour les oreillettes, y a aussi les oreillettes au passage, c’est mieux) … tout ça entreposé avec précaution sur le trottoir, qu’une fois que tout est sorti, le Flo annonce, stoïque : « Faudra tout remettre dans le même ordre sinon ça rentrera pas. » Hum … quelqu’un a pris une photo ? un pola peut-être ? Non ? Ah …
Mais bon comme ça n’a pas l’air d’affoler le monde plus que ça, bah ma foi, on ne va pas s’en faire, on ramasse l’ensemble (en plusieurs voyages, merci) et on entre bon pied bon œil dans les coulisses de la salle, direction le plateau où les Rustres vont passer les deux heures suivantes à installer leur matos. Une installation ? Un marquage de territoire plutôt … Je les regarde sortir les instruments de leur housse avec soin, comme des orfèvres autant de bijoux de leur écrin. Ils n’ont pas de roadies, les Rustres, pas vraiment les finances pour. Mais en les observant s’accaparer la scène, je comprends qu’ils n’en auront jamais. Déjà parce qu’ils sont techniciens, et qu’installer leur matos, c’est assurer la qualité de leur spectacle Mais aussi parce que ce moment, c’est LEUR moment, LEUR rituel, l’instant où ils quittent le monde commun pour pénétrer celui des artistes. Ils en ont besoin, de ces deux heures, pour vivre, pour être eux.
Chaque geste est programmé, mesuré, chaque objet a sa place, sa fonction, tout est paramétré, chaque guitare a son emplacement, l’accordéon, les instruments à vent, … des personnages à part entière, ces instruments, que les Rustres manipuleront tout à l’heure avec émotion, humour et tendresse, passant en un tour de main de la guitare sèche ou électrique au basson, au saxophone ou au violon. Un synthé voisine avec une calebasse africaine, souvenir de leur périple au Burkina, un tournant dans leur parcours jusqu’alors dédié aux actions sociales et interventions en milieu carcéral ou auprès d’handicapés, … des expériences à la fois difficiles et exaltantes qui les ont rodés, secoués, enrichis, déphasés, élevés jusqu’à ce stade de professionnalisme consciencieux et impliqué.
Car c’est maintenant tout un orchestre qui s’érige sur scène, et que les quatre musiciens commencent à accorder. Chacun dans son coin d’abord puis progressivement à l’unisson. Une osmose qui se met progressivement en place, note après note. Le réglage du son, des lumières, … commence le filage du spectacle, la répétition des morceaux, les voix qu’on pose, les effets sonores qu’on mesure, les places sur scène. Et puis soudain la Cam’ commence « Matin noir » : « tu seras un ogre, mon fils »… Les mots tombent, goutte à goutte, la voix de la Cam’ se fait de plus en plus coupante à mesure qu’elle exhorte l’enfant à la dureté qui le mènera au sommet de l’échelle sociale. J’en ai les bras ballants, oubliant de prendre mes photos.
C’est que j’en étais restée à « Gratte la peinture », la chanson phare du groupe, leur oriflamme. Un texte plein d’optimisme, ouvert à tous les vents du bon sens, avec un petit côté Guy Béart dans certaines tournures… mais là je dois avouer que je suis sciée. Ce ne sont pas tant les mots que leur assimilation avec un contexte : toute mère protège son enfant, c’est dans la loi de nature, elle l’éduque pour trouver sa place en société en apprenant à se battre, mais de là à conseiller à son petit de devenir un dévorateur sans limite, il n’y a qu’un pas, terrible, que les Rustres nous font franchir d’une pichenette verbale.
Passons sur les influences musicales multiples voguant du tzigane à la chanson française, du rock, une pointe d’Higelin par ci par là, des pincées de musiques du monde entre Afrique et Amérique latine, … la véritable stature des Rustres s’ancre dans la puissance des mots et l’impassible conviction des voix qui les scandent. Chanter l’humain tel qu’il est aujourd’hui dans ses dérives, ses peurs et ses espoirs, voilà l’humanisme dont me parlera Michel au terme du concert ; le mot me bouleversa car il cadre avec justesse une réalité que je ressens confusément en cet instant. Et pour cause : comme me l’expliquera la Cam’ plus tard, ce refrain de « Matin noir » a été composé au lendemain d’une certaine et récente élection présidentielle … du coup il prend un tout autre sens… et l’on ne peut que frémir.
Et tous les morceaux sont à l’encan, ainsi « Les fakirs » qui abordent les sordides réalités de l’abandon et de l’isolement, la boulimie par exemple à laquelle la musique apporte un échappatoire : « un si joli bout de femme avec un féroce appétit, c’est sa détresse qu’elle avale ou qu’elle oublie, en grattant quelques airs elle y occupe ses nuits, oublie le frigidaire et ses ennuis ». C’est simplement dit, pas besoin d’en faire des blindes pour chanter la souffrance intérieure, … « on est les martyrs de l’amour, on est les fakirs de la vie, on s’ennuage dans la boue, on s’engloutit, on est les vampires du jour, on est les lumières de la nuit, on s’endort sur des clous, des cris ». Toujours cette puissance des images relayées par les sonorités, des associations d’idées qui donnent une ampleur incroyable à une situation que la Cam’ résume en des termes pourtant très sobres et spontanés : « des petites histoires d’hommes et de femmes qui en bavent dans la vie et qui ont bien du mal à trouver une certaine sérénité...mais qui malgré tout restent debout. »
Des petites histoires que les Rustres ont récolté dans leur voyage d’oiseaux migrateurs, volant d’une école à un centre d’handicapés, parcourant maisons d’arrêt ou de retraite, avec toujours dans l’idée de soulager la détresse par la musique. Des petites histoires qu’ils ont probablement vécues eux-mêmes, sinon ils n’en parleraient pas avec autant d’intensité et de pudeur. Des petites histoires qu’ils composent entre eux, sans querelles d’ego, en toute équité et dans le dialogue. Des petites histoires qu’ils chanteront tout à l’heure, habillés de noir, lovés dans les lumières signées Gillian Duda, l’ingé lumière. Un technicien talentueux qui nous vient en ligne directe du théâtre, et cela veut dire beaucoup. Car les Rustres sont peut-être une formation musicale, ils n’en fonctionnent pas moins comme une troupe de théâtre.
Dans leur rapport au travail, à la scène, aux gens. Ici pas de stars, de dédicaces mais du contact direct, une communication fluide et sereine, une ligne de conduite qui force le respect. Dans la salle, environ 70 personnes dont le dit Michel installé au premier rang, pas de groupies évaporées, des couples, des personnes de tout âge, de tout horizon, apparemment paisibles mais qui se lèvent quand Florent entonne certaines chansons pour aller danser devant la scène. Un public impliqué plus qu’engagé, porteur d’une idée plus que d’une image, et qui partage la complicité évidente des quatre musiciens. Au point de rester dans le hall d’entrée après le spectacle, où le groupe les rejoint en mode fanfare (une des influences musicales de la Roulette comme me l’expliquera Florent qui a toujours été attiré par cette tradition très ancrée dans le nord - Les virtuoses constituent l’une de ses références filmiques fétiches) pour bisser leur dernier morceau.
Nos quatre Rustres cassent sans scrupule la barrière scénique. Une manière d’appuyer le marketing post concert, et d’inciter à l’achat des tee shirts /cd/affiches (ça aussi, cela fait partie des réalités d’une vie d’artiste) ? Ou de partager un moment supplémentaire avec des spectateurs enchantés de leur soirée et peu désireux de vider les lieux ? Il est une heure du mat’ ; je retrouve le Flo’ et la Mouss’, épuisés mais heureux ; eux aussi ont adoré cette soirée, un concert dont ils déplorent la qualité (ah ! parce que c’était nul ce soir ? mon Dieu, qu’est-ce qu’ils doivent faire alors quand ils sont bons ?!) mais la réaction et l’implication du public les ont vraiment surpris. Difficile de changer de point de vue quand on est sur les planches. Il était pourtant bon, votre concert, voire très très bon ! Mais à cette heure de la nuit et à ce degré de fatigue, on ne peut plus être objectif.
Nous nous traînons dans la salle à manger, histoire de nous restaurer tous avant de remballer le matériel. Attablés autour des assiettes et des verres de vin, piochant dans le crumble que Julie, la femme de Gillian, a fait spécialement pour l’occasion, discutant avec les musiciens de la 1ere partie, Fafa Mali (ceux-là aussi, faudra qu’on vous en parle, parce qu’entre un guitariste de 15 ans, une accordéoniste de folie, une chanteuse qui pourrait être la petite cousine d’Olivia Ruiz et un batteur qui fait des percussions avec des pots de fleur, … là aussi il y a de quoi tenir des pages entières), jaugeant le spectacle, racontant des blagues, faisant les pitres : Gillian mimant la subtile différence existant entre un yaourt nature et avec morceaux de fruits pour saisir ensuite la véritable essence intrinsèque du Yop, … c’est un grand moment.
Un moment de détente, un sas de décompression, pour se sortir la tête des étoiles, des spotlight et des harmonies, des stress du plateau, de la dimension du spectacle, un entre deux qui relie ces univers. Il est deux heures du mat’ ; les Rustres remballent leurs instruments et rangent le plateau. Méticuleux, organisés, crevés mais professionnels et consciencieux. Comblés aussi … Besoin de la scène comme d’une bouffée d’oxygène. Je les aide à porter les sacs, les étuis jusque dans la cour où il fait un froid de gueux (merci mes gants !). Nous replaçons tout dans le coffre du van, un exploit ! Une demi heure aura suffi pour démonter le rêve … et prendre conscience de l’insoutenable légèreté de l’artiste. Nous voilà nous disant au revoir … je remonte caler mon cul sur la banquette, Flo démarre le van … bye bye Neufchâteau. Je les reverrai peut-être jamais, les GT, … on a pourtant vécu un moment fort, intime ensemble … ça fait bizarre.
3 heures et demi, Marina’s home : nous nous effondrons en mode coma ; nous nous réveillons quatre heures plus tard en mode zombi. Lendemain de concert, le monde de la nuit, ces joies, ses peines et ses contingences dont le décalage horaire n’est pas des moindres ; nos têtes en témoignent : cernes, pâleur, réactivité divisée par deux … le petit dèj’ est pathétique de lenteur, la douche pas mieux, … les Rustres viennent nous chercher pour jouer les taxis jusqu’à la gare. Pas frais non plus, mais plus toniques tout de même … l’habitude. La Jeanne est déjà partie ; nous stagnons devant un chocolat en attendant mon train que je trouve le moyen de louper, prise dans la discussion. Bien Delphine, en pleine période de grève SNCF en plus, non mais je te jure … un coup de fil, les Rustres me récupèrent et me font visiter Nancy en attendant le train suivant.
Ils ne sont pas obligés, après tout c’est moi qui aie merdé. Mais non, ils sont là tous sourire comme hier, les cernes en plus, … tranquilles, cool, habitués à ces petits aléas, humanistes peut-être, humains, j’en ai alors la preuve flagrante. Dignes … Je vais avoir de quoi méditer pendant mon voyage de retour, les fesses posées sur mon strapontin (le van était plus confortable et accueillant, y a pas à dire). Alors c’est ça, l’esprit de troupe ? J’y avais goûté il y a des années quand j’étudiais le théâtre en fac, comme ça en amateur … le travail d’équipe, la tradition des tréteaux de France, Molière et l’Illustre Théâtre, … il faut que je me retrouve sur un quai de gare à Nancy pour retrouver ça …
Et je débarque à Paris avec un étrange sentiment … depuis une heure que je les ai quittés … je me sens moi aussi un peu Rustre. Et une conviction : certains groupes ont du potentiel, d’autres du talent, … eux ont un avenir.
Et plus si affinités
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