La fin des cimetières parisiens
1780 : une fosse commune du cimetière des Innocents déverse son contenu dans la cave d’une maison voisine ; avalanche d’ossements sous les yeux médusés du propriétaire : le mur a cédé sous le poids des dépouilles amoncelées !
Il faut dire qu’il en est passé du monde dans les fosses du plus grand cimetière de la capitale : plusieurs millions d’individus ont vu au travers du temps leur dépouilles se décomposer dans cette terre réputée si corrosive qu’elle peut dissoudre un cadavre en trois jours. Peu de tombes personnelles, des tranchées où l’on inhume les morts en série (avec plus d’ardeur encore en période d’épidémie), et dont les ossements sont ensuite disposés sous les toits des arcades entourant le périmètre. Arcades qui abritent aussi des vivants (des écrivains publics faisant commerce de leurs talents au même titre que certaines prostituées) et qui servent d’appui aux nombreuses maisons construites contre l’enceinte du cimetière. On comprend mieux le pourquoi de l’incident …
Un incident spectaculaire qui finit d’exaspérer des riverains déjà incommodés par la proximité des corps putréfiés. Odeurs nauséabondes, nourritures avariées, bougies soufflées par les gaz de décomposition, malaises et maladies, … c’en est trop. Les autorités interviennent : le 9 novembre 1785, après des siècles de débats, le Conseil d’Etat décrète la suppression du plus vieux cimetière de Paris. Les dépouilles seront déplacées dans les carrières de la Tombe Issoire, consacrées religieusement le 7 avril 1786. C’est la fin d’une polémique âgée de plusieurs siècles, et le début d’un mythe.
Car, en sus des ossements des Innocents, ces carrières accueilleront les restes de quelque trois cent nécropoles et lieux de culte, classés selon leur site d’inhumation et la date d’installation. Une énorme entreprise de salubrité publique ! Initialement pratiqués de nuit dans des charrettes, les transferts, actifs jusqu’en 1814, reprendront en 1859 pour stopper un siècle plus tard ; sur la fin ce sont les ossements ramassés sur la voie publique qu’on y déverse. Mais pendant la période particulièrement tourmentée de la Révolution, on y descend des cadavres frais, les victimes des tueries, émeutes et autres exécutions massives de la Terreur qui s’y entassent, dissous dans la chaux vive : des plaques indiquent encore ces tragédies, telles le massacre de la manufacture Réveillon ou les combats meurtriers du palais des Tuileries en 1792.
Un aménagement énergique
Ces plaques ne sont bien sûr pas arrivées là par hasard. Elles concluent le long travail d’aménagement entrepris pas l’Inspection Générale des Carrières. Créé en 1777 sur décret royal, ce service prend en charge la gestion des souterrains de Paris. Il y a fort à faire ; le sous-sol est un véritable gruyère, la ville s’est construite en y puisant le gypse et le calcaire, cela de façon anarchique et dangereuse : en décembre 1774, toute la rue d’Enfer s’effondre, habitations comprises. Et là il s’agit de gens bien vivants. Décidément !
Placé à la tête de cette administration, Charles Axel Guillaumot prend la situation en main : cartographier le sous-sol, repérer les points faibles, renforcer les carrières. Le cas des Innocents viendra naturellement s’ajouter à la pile. Entamées sous sa houlette, les travaux de remplissage et de consolidation seront parachevés par son successeur, Louis Héricart de Thury. Ce dernier entreprend d’aménager l’endroit. Ingénieur des Mines, ce savant conjugue l’esprit rationaliste des Lumières et une foi profonde. À peine entré à l’Inspection Générale des Carrières, il multiplie les missions et les études. Nommé à la tête du service en 1809, il s’inquiète de l’état déplorable de l’ossuaire, ordonne des consolidations supplémentaires, le drainage des eaux, la percée d’aérations, afin d’assurer la conservation des restes. De nouvelles galeries sont déblayées, les ossements empilés, le site délimité par un mur d’enceinte et des portes d’accès.
Poursuivi jusqu’en 1811, cet aménagement pour le moins énergique suit un plan défini : Héricart de Thury entend ouvrir l’espace au public, inaugurer un lieu de mémoire où familles et particuliers pourront prier dans un climat de recueillement propice à l’esprit de réconciliation nationale alors en vogue. Des inscriptions rendent hommage aux victimes sans discrimination d’aucune sorte, affirmant l’égalité de tous dans l’au-delà. Dans ces ténèbres anonymes, les restes de Danton et Robespierre côtoient ceux de la Pompadour ou de Rabelais, preuve poignante que tout n’est qu’éphémère et vanité. Les sombres couloirs offrent aux visiteurs l’opportunité d’une réflexion sur la mort.
Héricart de Thury ajoute à l’ensemble de ce parcours humaniste une collection minéralogique présentant en plus de la coupe géologique de Paris des fossiles et des concrétions ; puis un cabinet de pathologie osseuse où voisinent crânes déformés, prothèses rudimentaires et cercueils anciens. Tenant à la fois du musée et du cabinet de curiosités, ces deux salles inaugurées aux environs de 1811 prêtent au complexe une dimension scientifique aujourd’hui révolue : détériorées lors des affrontements de la Commune, elles furent fermées en 1871 puis définitivement inaccessibles à partir du tout début du XXème siècle.
Ces espaces démontrent cependant le désir d’édifier un ensemble voué à l’élévation morale et intellectuelle d’un public rapidement conquis. Déjà en 1787 le comte d’Artois et plusieurs dames de la Cour visitent l’endroit avant son aménagement ; d’autres personnalités leur succèderont au fil du temps, dont Napoléon III, trahissant ainsi l’engouement que suscite ce lieu. Les catacombes sont ouvertes au grand public dès 1806, l’Inspection Générale des carrières organisant sur simple inscription des excursions menées par les chefs d’atelier ; très vite un registre des visiteurs vient clore le parcours qui devient à la mode comme en témoigne La Description des Catacombes de Paris, publiée avec succès en 1815, ou le concert clandestin qui défraye la chronique parisienne le 2 avril 1897 : des musiciens réussissent à entrer clandestinement dans les souterrains pour y interpréter entre autres La Danse macabre de Saint-Saëns, dans l’atmosphère lugubre de ce décor plus qu’approprié.
Vanités en sous sol
Composantes essentielles de cette scénographie de la mort, les parois d’ossements déroulent une linéarité géométrique oppressante. Jetés pêle-mêle dans les puits, les ossements ont finalement été empilés selon la technique de « hague et bourrage » habituellement utilisée pour remblayer les carrières ; la muraille de tibias dont on n’aperçoit que l’extrémité contient l’amoncellement des autres débris. S’y intercalent des figures de crânes aux motifs multiples, des plaques de forme et de calligraphie variées indiquant la provenance des restes, des citations françaises ou latines sur la précarité de l’existence ; des piliers, toscans ou ornés d’obélisques peintes de noir et de blanc, alternent avec des croix.
Un trait noir inscrit au plafond des galeries flèche le parcours de l’ossuaire, véritable cheminement philosophique appuyé par un cadre unique en son genre. Cette image ordonnée de la mort se reflète de couloir en couloir. Homogène, l’espace est ponctué de monuments plus spécifiques. Le vestibule d’entrée, autrefois doté d’une porte métallique, cerné de pilastres imposants, assène ce vers de Delille, poète inhumé au Père-Lachaise : « Arrête ! C’est ici l’empire de la mort ! » ; funeste avertissement. Le linteau, bas, oblige le visiteur à courber la tête en entrant : geste d’humilité approprié, on s’incline devant la Mort.
Plus loin, voici la fontaine de la Samaritaine ; découverte par des ouvriers à la fin du XVIIIème siècle, cette arrivée d’eau alimentée par la nappe phréatique a d’abord servi aux travaux avant d’être convertie en bassin expérimental : on y introduit notamment des poissons pour étudier leur comportement dans l’obscurité. Baptisé d’après la Bible, l’endroit est aussi qualifié de source du Léthé, fleuve infernal de la mythologie grecque. Puis c’est la Crypte du Sacellum avec la Grande Croix et l’Autel de l’Obélisque, à l’origine une consolidation travestie d’après un tombeau antique découvert en 1807 sur les bords du Rhône.
Le foyer de la Lampe Sépulcrale qui orne l’étape suivante avait initialement pour fonction d’assurer le renouvellement et la circulation de l’air ; quant au Sarcophage du Lacrymatoire ou tombeau de Gilbert, il n’abrite aucunement la dépouille de Gilbert Nicolas Joseph Laurent, poète maudit de la fin du XVIIIème siècle dont une strophe de « Adieux à la vie » agrémente le devant d’une énième consolidation habillée en sépulture. Seule pierre tombale véridique de l’ossuaire, celle de Françoise Géllain, dame de haute vertu qui a bataillé toute sa vie pour obtenir la grâce du prisonnier Latude, ajoute à la vraisemblance d’un décor où règne le trompe-l’œil.
Camouflés, les aménagements participent de la mise en scène d’un espace saturé de signes jusque dans ses moindres recoins : couloirs étroits et bas de plafond, parcours labyrinthique et obscur, plaques et citations pléthoriques, monuments, sans oublier quelques bancs pour recueillir les rêveries des promeneurs, pas toujours solitaires. Les appellations sentent leur influence gréco-latine, la mode orientale ramenée de la campagne d’Egypte, et le souffle du romantisme naissant. Grand ordonnateur de ce cadre artificiel, Héricart de Thury comptait y adjoindre une entrée gigantesque ; le projet a finalement été abandonné, faute de moyens, et la scénographie de l’ossuaire est demeurée souterraine, ce qui ne l’empêche guère d’attirer les curieux avec toujours plus de succès.
Bien que macabre, cette esthétique officialise le lien entre sous-sol et expression artistique, une forme d’art certes dérangeante mais tolérée, voire encouragée par les autorités. Première institution souterraine à bénéficier d’une esthétique propre et reconnue, les Catacombes ont ceci de spécifique qu’elles déplacent l’art de l’ossuaire de la sphère purement sacrée au domaine public…
Ou quand la scénographie macabre des Vanités prend valeur sociale et politique.
Remerciements :
Merci à Messieurs Claude Berton, Gilles Thomas, et Mme Sophie Zaidmann qui avaient aidé à la réalisation de cette conférence.
Tous nos remerciements également au Service Communication - Presse-Musée Carnavalet - Crypte archéologique du parvis Notre-Dame - Catacombes de Paris pour son aide, sa confiance et ses illustrations.
Bibliographie indicative :
Article tiré de la conférence L’art dans les souterrains de Paris : Quand les murs historiques deviennent esthétiques réalisée par Delphine Neimon en 2006 pour la DRAC Ile de France.
- Atlas du Paris souterrain, sous la direction d’Alain Clément et de Gilles Thomas, Parigramme, Paris, 2001.
- Catacombes et carrières de Paris, René Suttel, éd. du Treuil, 1993.
- « Héricart de Thury : concepteur des Catacombes de Paris », Xavier Ramette, in Concepteurs et conceptions d’espaces souterrains - Actes du colloque international de subterranologie, Auxi-le-Château, 8-10mai 1999, éd. Chroniques.
- « Le territoire du deuil : les catacombes d’Héricart de Thury à Nadar », Norbert Dodille, in Le Territoire, service des publications de l’Université de la Réunion, Diffusion Didier Erudition.
Et plus si affinités :
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