Vanité : un paradoxe esthétique
Chaque Vanité porte en elle cette équation : faire de la mort, de l’ignoble décomposition qui l’accompagne, une source de beauté épurée. En interrogeant le rôle que joue l’artiste dans la résolution de cette équation, Alain Tapié et Régis Cotentin, les deux commissaires de l’exposition proposée par la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent, se démarquent de l’approche généralement adoptée : analyser la réaction du spectateur soumis au spectacle de la Mort peinte ou sculptée.
« Qu’allons-nous devenir ? Qu’est-ce que nous sommes ? » C’étaient en substance les questions posées par le Musée Maillol, des questions automatiquement inscrites dans la toile même d’œuvres commandées à cet effet : n’oublions pas que les Vanités du XVIIème siècle couvrent de petites surfaces que l’on accroche dans l’intimité d’une chambre pour méditer au calme sur la précarité de l’existence.

Vanité : l’artiste en dissolution
Mais qu’en est-il du peintre qui capte le regard vide des orbites, des heures, des jours durant, dans la solitude de son atelier ? On lui a commandé une Vanité ; le voici qui compose son tableau, met en place les objets sur la table, le drap, les fleurs, les livres, … le crâne enfin qu’il prend délicatement, pose avec précaution, replace près avoir juger l’ensemble … Les semaines suivantes, il les passera à dessiner ce crâne, en restituer les couleurs, les détails, les fissures, … comment ne pas projeter sa propre mort tandis qu’on mélange et étale les pigments ? Que se passe-t-il alors ?
Est-ce pour cette raison, l’exposition privilégie des Vanités où abondent les signes de la création artistique. Livres, pinceaux, instruments de musique, … l’élévation intellectuelle n’empêchera pas la dissolution dans la mort. La dissolution du corps, de la chair, similaire à ces couches de peinture recouvrant la toile comme une peau qui va s’effriter, s’affaisser un jour et laisser entrevoir le Masque de la Mort. Une invitation à l’humilité.

Vanité : par delà les codes
D’un tableau à l’autre, Régis Cotentin m’explique cette démarche. Chargé de la programmation contemporaine du Palais des Beaux-Arts de Lille, il a sélectionné les œuvres modernes figurant dans l’exposition. « Nous ne sommes rien au regard de la mort » : un constat qui l’a amené à dépasser le thème du crâne pour proposer d’autres occurrences du vain telles l’image du miroir, du reflet, du double.
D’où par exemple ces femmes à leur toilette qui scrutent dans la glace de leur coiffeuse un visage voué à la destruction. D’où la vidéo Image de la Vie et de la mort tournée en 1977 par Dieter Appelt ; couvert d’une boue séchée qui nie son humanité, l’artiste semble se sectionner au son d’une scie circulaire. D’où les clichés absolument déroutants d’Andres Serrano ou Joel-Peter Witkin. Déroutants car à eux deux, ces photographes de la mort annulent des siècles de Vanités. Un tournant dans l’histoire du genre. La nature morte érigée en morte nature.

Vanité : Morte Nature
Est-ce parce qu’ils sont issus du melting pot new-yorkais, est-ce parce qu’ils ont grandi dans une éducation religieuse stricte, est-ce parce qu’ils se réfèrent avec constance à la peinture, est-ce leur proximité avec la culture latino-américaine ? Ils baignent dans la mort, s’en imprègnent, la touchent, la malaxent au besoin. Serrano descend dans les morgues photographier les scorries des violences innommables gravées dans le derme figé des cadavres, Witkin scénographie freaks et momies dans une débauche baroque aux nuances sépia de daguerréotype scarifié.
Bleu Poussin d’un drap d’hôpital, profil de gisant, pâleur marmoréenne : la paix qui émane des clichés de Serrano contraste avec la crudité des titres énumérant les causes de chaque décès. Quant au baiser de Witkin posé comme un odieux joyau sur un velours épais, il réunit deux profils d’un seul et même visage tronçonné par l’artiste pour une insoutenable lecture du mythe de Janus Bifrons. La série d’images réalisée par Serrano le propulsera parmi les plus grands noms de la photo. La composition de Witkin le consacrera comme un artiste exceptionnel. Les deux univers rappellent celui de la mort infligée comme un stigmate, un vice, un crime.

Vanité : la perversité d’une émotion ?
Que dire de plus ? Les illustrations parlent d’elles-mêmes : " Vanité, mon cher moi, mon être, réel, amer et effrayant ". Apprécions la retenue, la décence dont ont su faire preuve les commissaires dans leur choix, préférant la pudeur à une surenchère voyeuriste et perverse qui aurait dénaturé leur propos.
Servie par une mise en espace intimiste d’une rare intelligence et d’une élégance feutrée orchestrée par Nathalie Crinière, l’exposition de la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent a le mérite de replacer la Vanité dans une perspective humaine centrée sur l’émotion : celle du spectateur qui la contemple, celle de l’artiste qui l’invente.
Et plus si affinités :
http://www.fondation-pb-ysl.net/fr/Vanite-Mort-que-me-veux-tu-478.html
http://www.culture.youvox.fr/La-Foi...
Pour faire le lien avec la représentation de la mort infligée, l’article sur l’exposition Crime et Châtiment 1791-1981 proposée par le Musée d’Orsay
http://www.culture.youvox.fr/Musee-d-Orsay-Crime-et-Chatiment.html









