
Dans ma quête effrénée d’un mythe en pleine mutation, l’Hôtel Drouot marque une étape qu’il eût été dommage de négliger car j’y ai découvert le monde des collectionneurs : ceux qui achètent les Vanités (parfois très cher au vu des résultats de la vente – une bague signée Lydia Courteille sera adjugée pour la somme de 33 458 €), qui les accrochent aux murs de leur demeure, qui les portent sur eux, … ou qui les protègent dans un coffre, c’est selon.
Dignes héritiers des commanditaires de l’âge Baroque, ils sont au rendez-vous. Acheteurs potentiels ou simples curieux, ils fourmillent autour des comptoirs de présentation, où les pièces s’accumulent dans un capharnaüm inattendu. Une scène qui n’est pas sans rappeler le magasin d’antiquités où se scelle le sort funeste du héros de La Peau de chagrin. Oui, Balzac aurait certainement aimé décrire ces toiles empilées contre les murs, ce bric-à-brac d’objets, crânes exposés pêle-mêle, sans ordre apparent, que les connaisseurs scrutent et manipulent avec soin.

Des objets souvent surprenants d’ailleurs, effrayants parfois, tel ce bâton de Mort dont usaient les vénitiens pour signaler les maisons infectées par la peste, ou ce ciboire en ossements humains, ces miroirs aux contours de cercueil, … D’autres visages de la Vanité … Mais pour ces petits chefs d’œuvre, plus de vitrines sur mesure ni d’éclairage adapté, plus d’ingénieuse scénographie, de thématiques fouillées, de cadres sculptés, d’architecture funèbre.
Ça, c’était hier, lors de l’exposition, contingentée entre 11 et 18 heures. Les oeuvres étaient mises en scène, posées sur du velours, en majesté sous les lumières, rehaussées par les murailles couleur de ténèbres. Mais à l’instant d’être de nouveau négociée, la Vanité, aussi belle et macabre soit-elle, redevient une valeur, un objet à vendre et à acheter. C’est pendant les enchères qu’ils seront en vedette. Pour l’instant, ils demeurent sagement en coulisse, en attente d’acquéreur, numérotés selon leur ordre d’apparition. Ce qui semblait un capharnaüm aux yeux du néophyte s’avère en fait une organisation professionnelle où les habitués se retrouvent parfaitement.

Mais le voudrait-on, on ne peut pourtant négocier la mort comme on le ferait d’une simple marchandise. La belle facture du catalogue le confirme ; aux illustrations détaillées destinées à édifier la curiosité des clients s’ajoutent des textes, des explications, des citations qui animent une classification pointue allant de la Vanité anatomique à la Vanité maçonnique en passant par la Vanité artistique. Un désir très net donc de comprendre et de faire comprendre. Même au milieu de ce Marché de la Mort, les Vanités étonnent toujours : elles ne peuvent se résumer au simple monnayage. Pourquoi ?
Le mieux est encore de demander. Je contacte l’étude Delorme et Collin du Bocage, en charge de la vente. Julien Rémaut me reçoit ; c’est lui qui a réalisé ce catalogue. Avec beaucoup de soin, un souci de la documentation, de la précision, presque de la tendresse, en tout cas une fascination évidente pour ce thème si problématique. Lui qui a conservé certaines pièces dans son bureau des jours durant, qui les a manipulées, regardées, détaillées pour les besoins de cette vente m’expose son point vue, son vécu, son ressenti … celui de l’acheteur, du négociant ? Bien trop simpliste. A voir donc …

Vanités, Ars moriendi, Memento mori, … que pensez-vous de ces genres artistiques ?
La vanité est née pour rappeler la relativité de la connaissance et la fragilité de la condition humaine soumise à la fugacité du temps. Elle a donc pour objectif d’exhorter l’homme à se bien conduire dans ce monde afin d’accéder à la vie éternelle qui lui est offerte après la mort. Les modes de représentation diffèrent mais l’idée est la même : ramener Dieu au centre des préoccupations de l’homme en lui faisant craindre la mort.

Ces phénomènes artistiques sont ancrés dans des périodes lointaines où l’espérance de vie était très courte. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Comment expliquez-vous alors la persistance du genre et la fascination qu’il exerce encore sur le public ?
La Mort est partout. Elle rôde toujours, elle guette. De toute façon, elle est inéluctable et peut frapper à tout moment. Nous sommes vaincus d’avance. Baudelaire le dit bien : le temps est « un joueur avide qui gagne sans tricher, à tout coup ! C’est la loi ». Et nul ne peut y déroger. Pour certains, la mort est une quête d’absolu, d’éternité. Pour d’autres, c’est le néant. Mais au final, pour tous, c’est la grande inconnue.

Cette vente comprenait des œuvres anciennes et des créations aussi modernes que variées (peintures, photos, bijoux, meubles, …). Qu’est-ce qui selon vous pousse un artiste contemporain à élaborer une Vanité ?
La fascination qui existait chez les anciens aussi, tout d’abord. La Vanité c’est la mort. Thème universel, il n’y a aucune raison qui justifierait que les artistes contemporains délaissent cette thématique. C’est parfois l’envie de jouer avec la mort, de la défier. De nombreuses œuvres contemporaines mêlent ironie et humour décalé. Enfin, ce peut être tout simplement un travail sur le motif. L’intérêt plastique du crâne notamment et l’aspect esthétique peuvent en être la seule motivation.

- Canne à pommeau en ivoire sculpté représentant une tête de samouraï à "l’écorché" - Maxime Champion pour Delorme & Collin du Bocage
Comment avez-vous organisé la vente aux enchères du 28 mai 2010 ? Quels sont les enjeux liés à la vente de pareilles œuvres ?
Organiser des ventes aux enchères est précisément au cœur de notre activité au-delà de l’expertise et du conseil. L’organisation d’une vente sur un thème aussi spécifique que les vanités relève à la fois de l’exploitation d’un réseau de clients collectionneurs (et acheteurs), d’experts et d’une communication adaptée auprès d’une presse spécialisée (publicité d’appel dans la Gazette de l’Hôtel Drouot, Connaissances des arts, Journal des Arts) relayée ensuite par des revues d’art de vivre et de décoration (Elle décoration, …). C’est aussi aller à la rencontre d’artistes qui ont travaillé sur ce thème soit pour en avoir fait l’objet de leur étude, soit par les heureux hasards de rencontres.
Les enjeux sont les mêmes que pour une vente plus classique : avoir le sens de l’objet, le mettre en scène pour en tirer le meilleur parti. Ici, il y avait en plus la médiatisation particulière de la vente, très relayée par la presse. C’est un vrai coup de pub pour une maison de vente comme la nôtre. Le défi était de frapper assez fort pour ne pas être en dessous de l’exposition de Maillol, très fréquentée. Je crois que le public n’a pas été déçu.

Qu’est-ce qui, selon vous, amène un collectionneur à acheter ce type d’œuvres ?
On sait le succès rencontré par l’exposition du Musée Maillol. Mais n’y a t il pas un monde entre la curiosité suscitée par une exposition et la démarche qui consiste à acheter une œuvre pour la mettre chez soi ? C’était tout là le problème. Qu’est-ce qui peut décider à acheter une vanité ? Au-delà de la fascination morbide, au-delà de l’intérêt monomaniaque du collectionneur, il y a le goût d’une personne pour une pièce en particulier, son aspect esthétique, pour sa valeur artistique. Et en effet, le curieux comme l’acheteur étaient au rendez-vous.

- Dado, Les anges du Montenegro, 2007 - Maxime Champion pour Delorme & Collin du Bocage
Parmi les œuvres proposées à la vente, lesquelles sont selon vous les plus significatives ? Les plus originales ?
Sans doute le chérubin accoudé à un crâne et tenant dans sa main un sablier, une très belle pièce en marbre blanc du XVIIIe siècle. On retrouve la présence sans équivoque de la Mort par la représentation du crâne et la fuite du temps symbolisée par le sablier. Vanité classique, s’il en est. Je retiens pour ma part le très beau crâne de Pasqua. Artiste en vogue, il s’est engouffré dans le registre des vanités et nous offre une vision esthétique et esthétisante de la mort, parée de ses plus beaux atours. Sans doute n’a-t-elle jamais été plus séduisante. Les papillons symbolisent, à mon sens, l’immortalité de l’âme ; dernière trace de vie dans ce qui incarne précisément la fin de toute humanité. Les bijoux sont par ailleurs intéressants dans la mesure où ils parent le corps. N’est-ce pas précisément une forme de vanité qui nous pousse à y trouver usage ?

Pourriez-vous nous donner votre propre définition de ce qu’est une Vanité ?
Classiquement, la Vanité place l’homme dans la crainte de la Mort. En ce sens, ma définition ne variera pas de ce que vous pourrez lire en ouvrant un quelconque ouvrage sur le thème. Paradoxalement, cette vente m’a réconcilié avec la Mort. Cela m’a permis de l’appréhender (au sens étymologique du terme, j’ai tenu plus d’un crâne dans mes mains) de façon plus sereine. La Vanité contemporaine, c’est jouer avec ces symboles, c’est faire un pied de nez à la Mort, c’est accepter qu’elle fasse partie de la vie.
Un grand merci à l’étude Delorme et Collin du Bocage pour son accueil et sa confiance, à Mr Julien Rémault pour son témoignage, à Mr Maxime Champion pour ses illustrations.
Et plus si affinités
http://www.drouot.com/?bpage=articles.Communiques&id=2199
http://www.drouot.com/?bpage=articles.Communiques&id=2302
http://www.culture.youvox.fr/La-Foi...
http://www.culture.youvox.fr/La-foi...








