"Homeless Bastards were born out of the spark of a new life, and even though their birthplace was filled with light and love, their homeand roots overflow with obscurity, rebellion and sorrow. They are not “folk art”, they are “heart art”. Influences flow into them from a Colombian homeland and what it meant to grow up in a culture that by definition make our veins explode for romanticism, inward and outward wars and our everlasting longing for our land. " Carolina Echeverri
La trentaine, brune, les traits réguliers d’une statue antique, le regard droit et franc, presque provocateur, … ce qu’on appelle une belle femme. On l’imagine sur le podium d’un défilé de mode, dans les couloirs d’une agence de pub, … certainement pas en train de créer des Vanités. Et pourtant … photographe, plasticienne, cette artiste autodidacte a dédié son œuvre au règne de la Faucheuse.
Homeless Bastards : de magnifiques cadres de bois noir, des ossements de plasticine moulés déposés sur les vitres qui protégent chaque détail de ces improbables créations aux confins du reliquaire et de la nature morte … ces théâtres de la Mort superposent l’écrit, le dessin, l’encre, la peinture et le modelage avec une délicatesse. Des œuvres qu’on ose à peine caresser, dont le relief reflète la lumière comme un miroir.
Etrange ? Déplacé ? Morbide peut-être, fascinant pour sûr.
Colombienne de naissance, Carolina puise dans l’exubérance macabre latino-américaine de ses racines et la rigueur du Nord insufflée par Amsterdam, sa ville d’adoption depuis qu’elle y a fait ses études. Elle a accepté de nous montrer son travail, de nous en parler, cherchant ainsi à éclaircir sinon élucider le mystère de cette « perspective humaine centrée sur l’émotion : celle du spectateur qui la contemple, celle de l’artiste qui l’invente ».
Ainsi se terminait notre précédent article consacré à la remarquable exposition de la Fondation Pierre Bergé – Yves Saint Laurent Vanité – Mort que me veux-tu ?. Dans le sillage de la problématique posée par Alain Tapié et Régis Cotentin, nous y interrogions l’attitude de l’artiste confronté à la Vanité qu’il élabore. Une attitude dont Carolina vit au jour le jour les ambiguïtés et les passions.

- Vanités, Ars Moriendi, Memento Mori, … que pensez-vous de ces expressions artistiques consacrées à la mort ?
Je pense qu’elles sont aussi nécessaires et vitales que n’importe quel type d’expression artistique, voire humaine.
Elles offrent une passerelle pour s’entendre avec la mort tout en aidant à définir sa place. J’oserais même dire que ces expressions dépassent le cadre d’une contribution purement artistique à la société : elles se rapprochent des domaines de la thanatologie ou de l’archéologie car elles rappellent la manière dont la mort a été perçue, traitée et considérée au travers de l’histoire, des civilisations, des époques et des cultures.
« Dia de los muertos », la célébration de la fête des morts telle qu’on la pratique en Amérique latine, en est un parfait exemple : il ne s’agit pas seulement de raconter l’histoire d’individus confrontés à la mort d’un être aimé, mais de souligner la manière dont ils considèrent la mort comme une éternelle amante, une entité dont on se moque mais avec qui on rit.
Si l’on observe le phénomène de plus près, on décèle un aspect social très marqué qui cartographie le statut politique du pays au travers des dernières décennies. Aujourd’hui, les crânes ne sont plus tant associés à la mort qu’à la rébellion et la révolution. Les œuvres de José Guadalupe Posada illustrent tout à fait ce glissement.

- Le phénomène est apparu au Moyen Age, une période où l’espérance de vie était courte et fragile. Les choses ont changé aujourd’hui : nous vivons plus longtemps. Aussi comment expliquez-vous le fait que les Vanités continuent de fasciner le public ?
L’être humain sera toujours fasciné par la Mort. C’est la conclusion de ce que nous savons et pour certains le commencement de ce que nous ne savons pas. Que vous ayez 60 ans ou 16, il est proprement hallucinant d’envisager aussi bien votre propre trépas ou celui de vos proches.
Cela a probablement beaucoup à faire avec le fait que l’humanité n’est pas seulement fascinée par la mort mais surtout obsédée par sa face plus lumineuse : la vie. La lutte pour rester jeune, être en bonne santé et vivre plus longtemps est extrêmement révélatrice ; on pourrait presque dire qu’elle fait tourner le monde.
Mais pour reconnaître la lumière, il faut expérimenter les ténèbres, et cela s’applique aussi à la vie, la mort et leur résultante artistique. Pareillement importantes, elles se nourrissent les unes les autres, rendant les Vanités aussi révélatrices aujourd’hui qu’elles l’étaient hier.
Selon vous, pourquoi un collectionneur achète-t-il ce genre d’oeuvre ? Pourquoi un artiste traite-t-il ce sujet ?
Actuellement, les raisons de collectionner et créer des oeuvres de ce genre sont multiples. Acheter et créer relèvent d’une démarche très personnelle et je pense qu’il est assez injuste de généraliser en la matière. Je crois cependant que la motivation principale reste l’obsession de la mort ; présente à l’époque de nos aïeuls, elle perdurera avec les générations futures, aussi longtemps que la vie et le chagrin existeront.
Mais l’image de la mort a été vulgarisée, dans certains cas même commercialisée au point que les crânes et les os sont largement acceptés et font l’objet d’une vaste utilisation : rébellion, rock, danger, … la liste des significations est sans fin et les symboles de la mort permettent de désigner des thématiques qui ne sont plus forcément rattachées aux Ars Moriendi, Danses macabres et autres memento mori.

Pourquoi vous intéressez-vous à ce sujet ?
Il m’est difficile de dater le début de mon “histoire d’amour” avec la mort et tout ce qui s’y rapporte. J’ai passé les week-ends de mon enfance à jouer dans notre ferme. C’était un endroit magique pour moi, synonyme de nature, peuplé de toutes sortes de créatures et où je pouvais vagabonder seule avec mes pensées et mon imagination. Depuis mon plus jeune âge, j’ai été exposée à la mort des animaux, leurs cadavres et leurs ossements. Cela a suscité ma curiosité pour l’anatomie et l’ostéologie, je pense.
La question rationnelle de la vie et de la mort s’est progressivement imposée à moi. J‘ai perdu mon grand père … je me souviens d’avoir contemplé son visage, touché sa peau glacée, et de me tenir dans cette pièce remplie de chagrin comme si c’était hier. Je peux encore me rappeler l’odeur, douce, presque sucrée ; cela me revient souvent, je retrouve cette sensation aujourd’hui dans les rues, les parcs, les gens. Cela peut sembler morbide, mais j’étais très jeune à l’époque et donc je crois que c’est juste un sentiment naturel.
Plus tard, un camarade d’école a perdu sa mère : j’ai été captivée par le spectacle de son cadavre. Puis un de mes amis est mort ; là aussi, je ne pouvais détacher mon regard de son corps ; j’attendais désespérément qu’il bouge, qu’il respire, qu’il ouvre les yeux. C’est une expérience bizarre. Et puis, il n’y a pas si longtemps, j’ai vu une personne importante dans ma vie arrêter de respirer ; c’est encore inconcevable pour moi aujourd’hui. Heureusement, (je touche du bois), la mort a pour l’instant arrêté de frapper mes proches, mais le sujet lui-même ne m’a jamais quittée.
L’angoisse, le manque de compréhension demeurent inscrits dans ma tête et mon cœur. Plus on vieillit, plus la curiosité et la soif d’objectivité augmentent et j’ai donc exploré d’autres aspects ou exutoires de la mort. Actuellement, je suis fascinée par les cimetières, je parcours ces monuments physiques de la mort pour qu’ils m’enseignent leurs richesses culturelle et historique, les secrets qu’ils contiennent et les beautés qu’ils abritent.

Qu’est-ce qui provoque chez vous l’acte de créer ? Quels matériaux utilisez-vous ? Comment les travaillez-vous ? Quelles sont les étapes que vous suivez depuis l’idée jusqu’à l’oeuvre ?
Chaque artiste travaille différemment, selon des motivations diverses. La colère, le chagrin et les frustrations font partie de mes principaux moteurs. Chacune de mes œuvres semble s’organiser de façon singulière. Mais elles débutent toutes par un sentiment de douleur, quelque chose qui fait mal. Un million de pensées tournent dans mon esprit pour fusionner en une seule vision. Quand je repose sur mon lit, les yeux fermés, cette pensée prend une forme ou une apparence familière, en fonction des associations d’idées opérées par mon cerveau. Je la dessine sur mon carnet à ébauches ou sur un papier à portée de main, pour en garder une projection aussi claire que possible. Dans certaines de mes créations, j’ai d’ailleurs utilisé le langage aussi bien que l’image, car cette dernière n’est pas toujours suffisante pour exprimer ce que je ressens.
Plus tard, la nuit de préférence, quand je me sens tranquille, je mets de la musique, je m’assois et je modèle le tout. Habituellement je façonne l’œuvre en jouant sur les transparences du verre, je crée l’arrière plan, dispose plusieurs couches dont certaines s’imposent au premier regard tandis que d’autres se découvrent au fur et à mesure avec les détails qu’elles cachent. Des photographies, des peintures, des dessins, du beau papier, de vieux journaux, du bois et des fleurs séchées … ce sont les matériaux avec lesquels je travaille habituellement.

Quelles sont vos influences ?
Elles proviennent de plusieurs origines : le passé, le présent, un avenir chargé de désirs, … L’Histoire, mon origine colombienne, mon amour pour les animaux, mon angoisse, mes obsessions, mes douleurs et mes amours, c’est tout cela que je représente d’une manière ou d’une autre.
Mais je dirais que « l’amour » et « la mort » sont mes principales sources d’inspiration. Font-elles partie intégrante l’une de l’autre ? Probablement. Elles me guident dans mes prises de décision, ponctuent les tournants de ma vie, nourrissent les sentiments intenses qui quittent mon esprit pour passer par mes mains de créatrice.
Mais ce qui m’inspire le plus ? Mon compagnon, de tant de manières que je n’ai pas les mots pour l’expliquer.
Quel message voulez-vous transmettre au travers de vos œuvres ?
Il n’y a aucun message à délivrer. Je m’expose au travers d’elles en espérant que ceux qui les regardent puissent y saisir la sensation que cela engendre en eux.

Vanité miroir donc … une création enfantée pour tisser un lien intime, indéfinissable mais indestructible entre celui qui la génère et celui qui la regarde, comme un secret partagé.
C’est un effort difficile pour un artiste que de mettre des mots sur un processus de création par essence inexprimable. Depuis cet entretien, Carolina a continué à travailler, son style évolue, sa perception aussi ; les clichés des cimetières qu’elle visite au travers de l’Europe s’enracinent désormais comme les toiles de fond de ses théâtres de la Mort.
En façonnant ses tableaux, Carolina Echeverri inverse l’irrémédiable logique du temps, son processus d’effacement. Dans son univers la Mort engendre la Vie : ses Vanités instaurent un cycle spécifique à rebours de la Nature. Elles deviennent alors le creuset où chaque jour, l’artiste en devenir se réinvente. Quand le reflet de la Mort devient une raison d’exister …
Merci à Caroline Echeverri pour sa confiance, les illustrations et les commentaires qu’elle nous a communiqués.
Et plus si affinités :
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