
Que veux-tu que je te raconte, Max ? Mon arrivée dans la jolie cité aux remparts ancestraux, arènes latines, et tissus provençaux ? Il est 10h quand je débarque sur le quai de la gare, il fait déjà chaud et ce n’est qu’un début (on frôlera les 40° au plus fort de l’après-midi), je chope le plan de la ville à l’office de tourisme, et pars à la recherche de l’espace Van Gogh récupérer mon pass qui m’attend bien sagement au bureau d’accueil. Je me repère, me perds, me récupère … le cloître de l’espace Van Gogh enfin, indiqué en capitales, … j’entre. Petit moment de solitude lorsqu’on ne me trouve pas sur la liste presse, non, mon pass ne m’attend pas sagement, … je dégaine mon portable, appelle Paris, l’affaire est résolue en 3 minutes. Je sors sous les arcades, déplie le plan des réjouissances, ravale ma salive : une toile d’araignée sous les yeux, des promenades composées parfois de 7 expos chacune, … là, c’est certain, il va me falloir plus de 3 minutes pour m’orienter dans le dédale des rues à la recherche des points d’accueil, disséminés dans les différents monuments.
Déjà que je me suis égarée pour trouver le staff presse, ça promet pour la suite. Car si le festival propose 8 thématiques, il en a étalé le parcours sur la totalité de la ville. Et je suis en élégante jupe et sandales à petits talons, uniforme de rédac chef oblige. Mon enthousiasme commencerait-il à fraîchir ? Un luxe alors que le thermomètre s’enflamme… je traverse la cour, la première expo se trouve en face de moi : Orthodox Eros, les portraits signés Léa Golda Holterman. Je pousse la porte, la fraîcheur de l’air conditionné me saisit … C’est parti pour cinq heures de ballade ininterrompue entre cagnard et clim poussée à fond, à passer d’un univers à l’autre au fil des édifices, des images, des photographes.

« Du lourd et du piquant » promet l’affiche ornée d’un rhinocéros rose hilare. Du percutant surtout. Moi qui suis novice en la matière, je vais y laisser bien des idées reçues dans les rues d’Arles. Et déjà celle de faire un compte rendu chrono de mon périple. Non Max, je ne te raconterai pas le détail de ma journée, ce serait stupide et inutile, l’important, ce n’est pas moi, mais ce que je vois : et j’en vois des choses dans ce caléidoscope universel dont je ne pourrai faire un tour complet, faute de temps et d’énergie. J’irai donc au feeling, à la tendance, au coup de passion.
Valeurs sûres
Tu t’en doutes, il s’agit des anciens, des pères fondateurs, ces grands noms qui ont fait de la photo un art à part entière. Après Lisette Model au Jeu de Paume, Izis à l’Hôtel de Ville, Doisneau et Penn à la fondation Cartier Bresson ou Ronis à La Monnaie, c’est Pierre Jahan dont je découvre les œuvres nichées dans les couloirs du Musée Réattu : Pierre Jahan – Libre Cours, du noir et du blanc (your favorite) pour ce photographe qui fixe les décombres de la capitale bombardée, le rapatriement des tableaux du Louvre dans leur musée d’origine après quatre d’occupation. Il s’essaye au nu avec une audace incroyable à cette époque pour ensuite s’abandonner à d’extravagants collages publicitaires. Ses autoportraits révèlent un homme tout en longueur, au regard concentré sur la réalité .

Et justement … Les photographes en autoportraits : où sont-ils ? … un autre temps fort des Rencontres : il n’y a pas que les grands peintres qui ont sacrifié à cet intrigant exercice de style. Les photographes ont également entrepris de capter leur propre reflet et cela donne de curieux résultats : il y a ceux qui posent devant leur appareil, mise en scène du moi, pose théâtrale et décor en abîme. Dora Maar hiératique, fume cigarette à la bouche et bagues aux doigts défie son objectif du regard, Yvette Troispoux se reflète dans un miroir, appareil au point. Ronis, René Jacques ou Roger Parry préfèrent apprivoiser leur ombre, Denise Colomb immortalise sa silhouette surgissant des profondeurs du liquide de développement. Pierre Henri Lartigue pousse le vice jusqu’à se photographier en train de se peindre alors qu’il se reflète dans un miroir. Ironique ?

Tout autant que certains clichés de Ernst Haas, probablement, que l’on voit manier la couleur avec une aérienne virtuosité. Des gratte ciel qui se reflètent de vitrine en vitrine voisinent avec un drap balayé par le vent comme un drapeau, un ballon jaune vient rompre la monotonie de jeunes gens qui sirotent un soda au balcon d’un immeuble, des voitures défoncées qui s’entassent sur un terrain vague avec l’Empire State Building en toile de fond, les phares d’une voiture la nuit, le velouté d’un dos de femme cerné de fourrure blanche dans les néons nocturnes, des chaussures exhibées dans une vitrine, prêtes à être portées… ou jouer des claquettes. Lignes, lumières et couleurs, … le photographe autrichien réveille le chromatisme des cités américaines fifties avec l’œil d’un homme du XXIème siècle. Etonnant !
Révélations
Pas de festival d’Arles sans révélations : les étoiles montantes, les jeunes pousses, les futurs grands qui réinventeront l’art de la photo le moment venu. Par exemple Lea Golda Holterman dont j’ai contemplé la série Orthodox Eros avec émotion : en quête de sa judéité, cette israélienne en interroge les mystères au plus profond des prunelles de ses modèles, de jeunes juifs orthodoxes qui s’abandonnent avec une grâce sidérante, naïve et tentatrice à la fois. La douceur des modèles hollandais de Vermeer, la fierté des picaros de Velasquez, l’adolescence des éphèbes du Caravage ou de Léonard de Vinci, … la photographe saisit chaque nuance de ces pudeurs masculines à fleur d’être, dans la manière de froisser la soie d’un rideau, de caresser une peau d’albâtre, de tenir un vêtement tout juste ôté. Bouleversant.

Paolo Woods lui donne la réplique et nous entraîne …en Iran. Un ennemi certes mais des problématiques similaires pour une jeunesse en quête de liberté et d’épanouissement dans un pays en proie aux contestations depuis l’émergence du mouvement vert et les tentatives de répression du pouvoir en place. Ecole du rire, opérations esthétiques, ventes de tapis coquins, les héritiers de l’empire perse essayent de trouver leurs marques dans cette société en apparence figée comme un bas-relief. L’objectif du photographe met en exergue les multiples traits d’une formidable effervescence pleine d’optimisme et de foi dans l’avenir. Preuve touchante : ce jeune comptable dont le profil répond à ces de ses ancêtres gravés dans la pierre depuis des millénaires.

Quittons le Moyen Orient et ses promesses pour nous ouvrir au monde. L’espace SFR Jeunes Talents nous ballade un peu partout à la surface du globe, une surface étrange sous les flash de Cetrobo et ses femmes enfant hystériques et dévorantes, les néons qui illuminent faiblement les lieux dévastés captés par Virginie Maillard, les écrans d’ordinateurs où se reflètent les adolescentes perdues qui fascinent Mathieu Grac. Lucia Herrero en impose définitivement au milieu de ce voyage. Elle nous arrête sur les plages ibériques où elle immortalise ses compatriotes dans des villégiatures épiques : lumière céleste pour pique nique estival dépeint comme une Cène moderne. Drôle et héroïque à la fois.
Expériences
Cette approche en annonce d’autres, plus expérimentales et déconcertantes. Ainsi, le travail de Leigh Ledare, un américain dont le projet artistique fascine autant qu’il dérange par l’exploration poussée qu’il propose des rapports amoureux. Au cœur de ce projet l’ex femme de Ledare, qu’il photographie après son divorce, lors d’un séjour de trois jours dans une maison isolée ; trois mois plus tard elle y retourne accompagnée de son époux, lui-même photographe et qui la fait poser. L’exposition confronte ces deux séries de clichés très intimes qui voisinent avec des montages photos à l’érotisme cru, y ajoutant une vidéo où s’exprime la mère du photographe. Spectre d’un amour, naissance d’un autre, questions sur la nature des rapports entre les individus ? Le spectateur mal à l’aise, s’interroge sur ses propres relations affectives.

Devant les travaux de Luke Fowler et Peter Hutton, il se prend à rêver. Fowler est un des piliers de la scène artistique écossaise : c’est un touche à tout de génie qui passe de l’enregistrement de sons en extérieur au multimédia avec une aisance exceptionnelle. Son credo : la collaboration. Ses images mettent en question l’histoire oubliée et les processus de la créativité en mélangeant vieux rushes et photos : une tentative de capter visuellement l’intelligence collective à l’œuvre. L’américain Peter Hutton complète cette démarche par ses portraits de paysages urbains à l’abandon : là aussi il interroge l’histoire et ses vestiges.

L’expérimental vire à la plaisanterie avec Shoot ! La photographie existentielle. C’est sur les stands de tir des foires que nous entraîne cette expo, à l’instant précis où se déclenche l’appareil qui immortalise les mimiques du tireur. C’est drôle, cocasse … et riche en perspectives artistiques : après les clichés d’augustes quidams, ce sont des célébrités que nous contemplons en pleine action. Des célébrités qui pour certaines s’inspirent de cet amusement pour en explorer la signification philosophique : l’être saisi en instantanéité, dans un simulacre d’autodestruction puisqu’il vise son propre reflet et qu’il en brise les contours.
Spectres
Du reflet au spectre, il n’y a qu’un pas que la Promenade Rock nous invite à franchir. Je passerai rapidement sur les célèbres clichés de Claude Gassian ; ils parlent d’eux-mêmes depuis des années : parvenu devant son objectif, un rocker sait en cet instant qu’il est devenu une star inscrite au tableau d’éternité. Mick Jagger – Portraits de la star, défis de photographes, nous dit à peu près la même chose : un photographe sait qu’il a atteint la cour des grands quand il fait poser Mick Jagger, dont une vie de portraits rehausse les murailles de l’église des Trinitaires, comme de nouvelles icônes.

Non, tu le sais, Max, c’est I am a cliche qui a retenu mon attention, définitivement. Eh oui le punk n’a pas été qu’une histoire de musique, de drogue et de déjante anarchiste sur fond de révolte adolescente autodestructrice. Moins emblématiques que les Clash, les Sex Pistols et autres Destroy all monsters, les photographes Dennis Morris, Sue Rinski ou Alan Dister pour ne citer qu’eux, ont largement contribué à l’avènement de leur légende. Un goût de cendre quand on contemple le visage de Sid Vicious, les contorsions de Jello Biafra, la silhouette de Patti Smith … Musique omniprésente pour cette ronde de fantômes qui errent dans les décombres des salles de concert dévastées photographiées par Rhona Bitner … que reste-t-il de cette incroyable énergie qui balaya tout sur son passage il y a 30 ans ?

Les œuvres de Leon Ferrari. Elles ornent l’église Saint Anne, un comble pour cet artiste argentin qui dénonce dans ses œuvres les perversités conjointes de l’impérialisme américain et de la puissance vaticane. Un portrait de G.W.Bush vomissant des fusées, un Christ cloué sur un avion de chasse, des cafards en plastique estampillés comme les états d’Amérique, des articles et des photos de presse détournés dans des collages surréalistes … l’esprit contestataire est bien vivant, n’en déplaise aux fantômes du punk. Ironie du sort, le festival exhibe les brûlots du fils et les clichés du père. De l’autre côté de la place, le cloître Saint- Trophisme accueille les photos dont Augusto Ferrari s’inspirait pour peindre ses fresques … religieuses. Bon sang ne saurait mentir ?
Fin de partie
Il est 18h ; j’ai échoué dans la salle d’attente de la gare d’Arles, en attendant un TER qui tarde à venir. Il fait de plus en plus chaud, une étuve, mais peu importe, j’ai la tête ailleurs, farcie d’images, de couleurs, de mouvements, trop pour que je puisse tout rapporter en ces lignes.
Me restent en tête des noms, des impressions, des sensations mêlées d’exaltation, de joie, de peines … et cette formidable, irrépressible envie soudain de tout photographier. Incroyable mais envahies qu’elles sont par ces milliers d’instantanés du monde, les rues d’Arles sécrètent ce besoin. Observer, fixer, restituer … un angle, une lumière, une couleur … Max, je n’aurai jamais ton talent, ni ton œil, je ne suis pas faite pour être photographe, mais depuis Arles, je n’arrête plus de photographier. C’en est frustrant d’accumuler des clichés sans grâce. Mais dans le même temps, j’apprends à regarder.
La photo, ça ne s’invente pas, toute la technologie du monde ne fera pas un bon photographe : le travail, la patience, l’endurance, le plaisir forcené de partager des instants d’éternité avec ce qui nous entoure, de capter ce que l’autre ne voit pas forcément mais que toi, tu vois. Max, quel dommage que tu n’es pas été là. Tu aurais compris ; tu comprendras un jour, je l’espère, et alors tu pourras accrocher tes photos auprès des plus grands.
Et plus si affinités
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Liens vers les premiers articles consacrés aux festivals de l’été
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