
- Tosca - Chorégies d’Orange 2010 - Crédit : "Philippe Gromelle, Photo Grand Angle Orange".
Théâtre antique ou temple du lyrisme ?
D’imposants gradins ancestraux, un site majestueux veillé par la statue de l’empereur Auguste, son fondateur, … et une acoustique exceptionnelle ! Fort de cette spécificité, le théâtre antique a fait la renommée d’Orange qui inaugure son festival en 1869 (baptisé Les Fêtes romaines, c’est l’un des plus vieux festivals de France) pour adopter la forme actuelle en 1971 sous le nom de Nouvelles Chorégies.
Depuis les représentations anthologiques se succèdent : Fidelio, Tristan et Isolde, Samson et Dalila, Norma, Turandot, Aïda, Rigoletto, … opéras fameux, mises en scène à grand spectacle (les dimensions du plateau, impressionnantes, constituent un défi pour les metteurs en scène et les scenographes) et têtes d’affiche de l’art lyrique : Jon Vickers, Gundula Janowitz, Montserrat Caballé, Placido Domingo, Renato Bruson, Grace Bumbry, Alfredo Kraus, Barbara Hendricks, … la liste est longue autant que prestigieuse.
Elle fait recette : salle pleine, billets vendus un an à l’avance, captations vidéo, retransmissions en direct, diffusion de DVD, … les soirs de représentations, la ville est prise d’assaut par plusieurs milliers de spectateurs (le lieu comprend 9000 places, sans coussin ni dossier) : tous les festivaliers vous le diront, si l’arrivée dans le théâtre est délicate, la sortie est homérique. Il convient de s’armer de patience en attendant que la foule reparte, ce qui peut durer plus d’une heure. Cela ne rebute guère les aficionados. Du spectaculaire et des voix exceptionnelles : une formule magique qui continue à assurer le succès de ce festival d’amateurs de grande musique.
Cette année, les Chorégies affichent entre autres le concert lyrique rassemblant la soprano française Nathalie Dessay et le ténor péruvien Juan Diego Flores et l’opéra de Puccini Tosca avec Catherine Naglestad et Roberto Alagna, retransmis en direct à la télévision (une autre particularité de cet évènement qui essaime hors les murs via les ondes hertziennes publiques, pour la plus grande joie de ceux qui n’ont pu accéder au site, faute de temps, de budget ou de place). Certains de nos correspondants étaient installés dans les gradins, notre rédactrice Olinda Coïa devant son écran de télé.

Concert Nathalie Dessay / Juan Diego Flores : du bel canto à Orange
Samedi 17 juillet – 21h45 : Dans la salle à ciel ouvert envahie de monde, 4 mélomanes de mes amis, Alain N., Taoufik M., Ricardo J. et Pierre M. se glissent au 22ème rang, équipés de coussins et de pulls (les gradins sont durs, il n’y pas de siège à dossier aux Chorégies et une fois le soleil couché il peut y faire très froid, le mistral aidant). Les musiciens sont en train d’accorder leurs instruments, en se fiant au premier violon. Le chef d’orchestre Giovanni Antonini entre en scène ainsi que les deux chanteurs. Commence le premier aria de ce concert dédié au bel canto. Au programme les œuvres de Bellini et Donizetti, Les Puritains, Norma, Lucia di Lammermoor, La Somnambule, …
Minuit : la lumière se rallume après un tonnerre d’applaudissements et des rappels consacrés aux morceaux de bravoure que sont la Traviata et Rigoletto, œuvres de Verdi marquant la transition entre bel canto et vérisme. Nos quatre spectateurs mettent 2 bonnes heures à évacuer la salle, retrouver leur véhicule, quitter la ville saturée et revenir au bercail (en l’occurrence Nîmes) pour dresser une petite synthèse de leur expérience autour d’un café.
Premier constat ? L le site, magnifique, impressionnant. On a beau le dire, il faut le vivre. C’est le cas de Taoufik qui fait ses premières armes de festivalier et qui est resté surpris en entrant dans le théâtre : « 9000 personnes, ça se remarque tout de suite » confie-t-il avec humour. L’acoustique tient ses promesses malgré le vent (Alain me confiera avoir bien fait de prendre une veste). Les protagonistes aussi : une performance irréprochable servie par un orchestre expérimenté et un chef énergique. Quant aux chanteurs, ils ont été à la hauteur de leur notoriété.
« Nous les avions vu à la télé, et nous possédons le DVD de La Fille du Régiment où ils se produisent tous deux dans les rôles principaux. Ce spectacle était l’occasion de les voir en chair et en os. Nous n’avons pas hésité trente secondes » explique Taoufik. Ils ne sont visiblement pas déçus, et Ricardo avoue avoir été très touché par l’élégance simple des chanteurs, que l’on sent à l’écoute du public. Flores remporte l’unanimité pas son style et son aisance. Son interprétation de « La dona e mobile » extrait de Rigoletto le consacre héritier en titre du regretté ténor espagnol Alfredo Kraus.
Nathalie Dessay a quant à elle marqué les consciences par sa technicité, particulièrement dans l’air de la folie de Lucia di Lammermoor, où, innovation audacieuse, elle est accompagnée d’un vibraphone à verres et non plus métallique. Amateur éclairé, Alain se demande néanmoins si la cantatrice est réellement à sa place quand elle chante l’air extrait de La Traviata. Selon lui, elle risque à l’avenir de se perdre dans un répertoire qui ne correspond que peu à son tempérament, et de citer l’exemple anthologique de la Callas dirigée par Visconti dans le rôle titre : « Une tragédienne plutôt qu’une technicienne ».
Autre petit bémol à l’enthousiasme ambiant. Et un bémol inattendu : le lieu … Le bel canto suppose des ornementations, des prouesses musicales et vocales qui prennent toute leur ampleur dans l’intimité d’une salle à l’italienne … mais se diluent automatiquement dans le gigantisme d’un espace comme celui d’Orange. Un gigantisme qui annule le visuel : du 22ème rang, il est impossible de distinguer les visages des protagonistes. Un manque notable pour une tradition musicale qui implique l’émotion du regard et de l’attitude. Frustrés, Taoufik et Ricardo regrettent même qu’il n’y ait pas eu de grand écran.

La Tosca : splendeurs et misère de la retransmission
Dimanche 18 Juillet 2010 – 20h45 : Tosca commence, sa retransmission en direct aussi. Installée à plusieurs centaines de kilomètres de là devant son grand écran, Olinda assiste au spectacle diffusé par France 2. C’est une adepte du festival, elle ne peut s’y trouver ce soir-là. Mais elle a connu Orange à ses débuts :
« Il est vrai qu’à Orange il faut des voix .... ce n’est pas intime - c’est pour des représentations à grand spectacle mais avec des décors limités - je me rappelle une représentation de Turandot : les têtes empalées des princes exécutés n’étaient visibles que de l’entrée. Une fois installés, nous ne pouvions les distinguer car nous étions trop loin – Et si le Mistral souffle alors là, c’est le sommet, il fait très froid - Nous avons carrément vu des spectacles avec des couvertures sur les genoux. J’ai vécu et découvert Orange à un moment où ce n’était pas trop couru. Il y avait beaucoup d’amateurs d’opéra qui y venaient - et c’était l’occasion de découvrir de nouvelles mises en scène, de nouvelles directions musicales.
Que vous dire de la Tosca, retransmise à la télévision ? C’était bien, c’était même très bien – bon orchestre, bon chanteur, bonne diva, enfin tout bon. Les spectateurs ont ovationné ce spectacle sans se forcer. Orange lieu mythique s’il en est, s’est depuis quelques années approprié Roberto Alagna – Je ne suis pas spécialement fan. Belle voix, certes, mais un tantinet « gueulard » dans certains airs. Il manque de classe. Nous sommes très loin d’un Kraus ou d’un Pavarotti.
Pourquoi cette sévérité me direz-vous ? Parce que je suis imprégnée, sans condition, par la représentation que j’ai eu l’immense chance de voir, en Janvier 1965, de la Tosca chantée par La Callas et Tito Gobbi. Et cela on ne peut l’oublier. La classe sur scène des interprètes, une représentation qui vous laisse une boule dans la gorge, qui vous donne envie de pleurer tellement c’est beau. Je ne peux jamais dissocier, lors d’une représentation théâtrale ou lyrique le jeu des acteurs, les costumes, les décors, la musique. Pour moi c’est un tout et ce tout me parle, me conditionne, je deviens fébrile. Alors quand l’ensemble ne me dit rien, eh bien je n’aime pas.
Par exemple, hier soir je n’ai pas aimé le deuxième costume de Tosca. Elle n’était pas la diva qu’elle devait incarner, mais simplement une femme habillée comme pour une grande soirée. L’idée d’assimiler Scarpia à un membre d’une milice d’extrême droite m’a aussi gênée. L’idée de faire défiler sur scène des chiens, des dobermans me semble-t-il, pour conforter cette idée m’a laissée perplexe à cause du décalage avec le texte.
Il y a peu de spectateurs qui peuvent suivre les paroles des chanteurs et les comprendre dans le texte. Pour ce qui me concerne je ne parle pas l’italien. J’en comprends quelques mots. Lors des retransmissions télévisées on superpose la traduction des textes chantés. Alors vous comprendrez que les anachronismes prennent toute leur ampleur. Habiller Scarpia en policier fasciste et entendre glorifier, par Mario, une victoire de Napoléon m’a fait sourire …
Si j’ai vraiment apprécié la virtuosité de la chanteuse dans les grands airs le reste m’a laissé quelque peu indifférente. Je n’ai pas eu la boule dans la gorge et pas eu envie de pleurer. Il n’en demeure pas moins que le mistral et la magie d’Orange ont agi. Tout cela a eu l’avantage de faire remonter des tas de souvenirs et j’ai quand même passé une bonne soirée.

- Tosca - Chorégies d’Orange 2010 - Crédit : "Philippe Gromelle, Photo Grand Angle Orange".
Chorégies 2010 : au final ?
Que vient-on chercher dans les gradins d’Orange ? Le lieu, mythique, fascine, attire, rebute parfois, un public constitués de connaisseurs. Tous n’ont pas forcément une éducation musicale de virtuose, et si certains sont sensibles à la technicité, d’autres se montrent réceptifs à l’atmosphère du spectacle lui-même. Mais tous se rejoignent sur l’exigence. Souvent très critiques, nostalgiques en diable, ils ne mâchent guère leurs mots lorsqu’il s’agit dévaluer les prestations auxquelles ils ont assisté, s’attachant au moindre détail, disséquant la moindre note.
Il n’empêche, ils demeurent fidèles dans l’esprit à ces spectacles de qualité où prime l’émotion. En la matière, le cru 2010 a tenu ses promesses, semble-t-il, et les mélomanes attendent les Chorégies 2011 avec autant d’impatience et de curiosité que les rockeurs de Belfort.
Merci à Olinda Coïa, Alain N., Taoufik M., Ricardo J. et Pierre M. pour leurs témoignanges.
Et plus si affinités
http://www.culture.youvox.fr/Festivals-de-l-ete-2010-Les.html









