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Demonology : l’art de l’extrême ?

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lundi 8 mars 2010, par Delphine Neimon
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« Démonologie : Étude des démons, de leur nature, de leurs variétés et de leur comportement, notamment à l’égard des humains. »

L’expression date, sa définition provient d’un autre âge. Le terme véhicule tant de superstitions et de croyances, il a été tellement dévoyé, associé à tort à des univers extrêmes, des mouvements de mode … En faire le titre d’une exposition …Quelle gageure ! Au mieux un racolage médiatique, au pire une preuve d’inconscience … peut-être une marque d’audacieux bon sens ?

C’est la question que je me pose en lisant ce titre sur un site consacré aux évènements culturels londoniens. Durant la Renaissance déjà, le souverain Jacques Ier a utilisé le mot ; sa Daemonology a marqué les esprits de l’époque, on dit même que Shakespeare s’en est inspiré pour écrire Macbeth. L’étude des démons et de leur ancrage dans le monde des vivants irrigue la culture anglaise du XVIème siècle. Il semblerait qu’elle fasse encore école. Mais de quelle manière ? Pourquoi une galerie d’art nichée en plein cœur d’une des villes les plus modernes du monde choisit-elle de revenir sur ce thème ancestral ? Que peut-elle bien exposer qui soit en relation avec pareil sujet ?

Le mieux est encore d’aller voir. Je trouve l’adresse du directeur, lui envoie un mail, la réponse arrive dans les dix minutes : rendez-vous est pris. A la date et l’heure dites, je me présente, … un pub en place de la galerie que j’imaginais : les œuvres sont exposées dans un appartement juste au dessus du bar. Des murs nus, bien éclairés par la lumière du jour venant de larges fenêtres à laquelle s’ajoute celle des spots. Le directeur, Zavier Ellis, m’accueille au bas de l’escalier, me fait visiter les locaux, me présente chaque artiste, chaque création comme on le ferait des membres d’une famille. Céramiques, tableaux, sculptures, ces œuvres explorent les passerelles établies entre croyances et réalités par le medium de l’art. C’est du moins ce que prétend la plaquette de l’exposition. Une même interrogation comme fil directeur : le diable aujourd’hui, qu’est-ce que c’est, qu’est-ce ça désigne, qu’est-ce que ça recouvre ?

Two Headed Vessel - Prue Piper

Sorties d’un conte de fées, les poteries façonnées par Prue Piper s’inspirent de toute évidence des croyances traditionnelles liées aux elfes, aux fées, aux esprits des arbres, on contemple la céramique Two headed vessel mais c’est le regard d’Ariel ou de Puck qu’on saisit entre deux feuilles d’arbres. De gentils diables que voilà, inoffensifs.

Demonology - James Jessop

On retrouve cette innocence un brin dévoyée dans le tableau Demonology de James Jessop ; il mêle tous les poncifs de la série Z depuis La Créature du Lac noir à Godzilla en passant par les films de vampire de la Hammer, le tout dans une frénésie de couleurs criardes et de formes à la Edward Munch. A ce stade, on est encore dans le registre ironique du grotesque et du naïf.

George (boy) - Jonathan baldock

Les choses se corsent nettement avec Georges Boy, une céramique signée Jonathan Baldock ; un visage androgyne aux yeux de verre, au teint gris, des épis de blé en guise de cheveux … déjà c’est dérangeant. Mais les épis sont liés par des rubans noirs, qui jaillaissent de la bouche comme un flot de paroles démoniaques ; cela devient carrément malsain, une malédiction visant à anéantir toute fertilité, toute vie, toute prospérité.

Fear eats the soul -John Stark

De la pure sorcellerie noire, de la même eau que celle dépeinte en majesté par Claire Pestaille ou John Stark. La première s’inspire des collages surréalistes ou des peintures de Goya pour visualiser une magie qui exhale l’absolu féminin au double visage de séductrice / dévastatrice. Le second renoue avec les univers torturés de Bosch et Brueghel. Son tableau Fear eats the soul emplit la chambre noire de la galerie de sa seule présence maléfique. Comment ne pas penser à la scène du chaudron dans Macbeth ?

Black bile shark face - Alex Gene Morrison

On monte d’un cran encore avec les tableaux de Alex Gene Morrisson. Partout chez cet artiste, le noir huileux côtoie des couleurs pastel assez fades. Black bile shark face est peut-être le plus frappant : un fond d’arc en ciel fané sur lequel se détache une sorte de larve noire, la bouche ouverte sur un cri de rage et d’amertume. Les crocs dévorateurs rendent le tout proprement insupportable : soudainement c’est comme un enfant tyran, monstrueux et désarmé que l’on a devant soi. Et l’on reste totalement désemparé face au spectacle de cette douleur à la fois infligée et subie que l’on décèle par ailleurs dans les tableaux de Gogel. Si ces derniers rappellent l’ambiance déshumanisée d’Otto Dix, les squelettes de Schleime et Shepherd nous plongent le premier dans l’univers des Vanités et des films de zombis (difficile de ne pas penser aux maquillages de Tom Savini), le second dans les couleurs et les formes des peintures macabres mexicaines.

Fertile ground - Danny Treacy

Quant à Danny Treacy, ce n’est pas un crâne d’homme mais de bovidé qu’il exhibe au cœur de Fertile ground. La photo est retravaillée, et ce symbole de mort ressort sur la pénombre opaque en nuances de rouge sang et de rose bonbon. Erotisme, masochisme, … le cadre en bois, la chaîne qui suspend l’œuvre évoquent les relations sexuelles extrêmes qui mêlent douleur et plaisir. Cœur de Saint Valentin, utérus chargé de sang, la mort se niche dans les replis de la fécondation. Eros et Thanatos une fois de plus, en échos étouffants.

The Cursed Box - Jasper Joffe

Tâchée de cire pareille à du sang caillé, voici l’oeuvre la plus déroutante de cette collection. The Cursed Box de Jasper Joffe ressemble à la fois à une horloge, une boite aux lettres … et une guillotine. Couverte de mises en garde gravées dans le bois patiné, elle est percée de trous sanglants par lesquels on aperçoit difficilement des messages projetés. Une référence aux spams qui pourrissent nos boites mails de prétendus présages qu’il faut diffuser autour de soi sous peine d’être maudit ; ironique, l’artiste a d’ailleurs annoncé la nouvelle de sa création par un mail enfantin particulièrement sordide. Un regard lucide et sans complaisance sur les ravages d’Internet ? L’ordinateur conçu comme une boite de Pandore déversant les malheurs de l’humanité dans les consciences et qu’il ne faut ouvrir sous aucun prétexte ?

Point de réponse, bien sûr, … mais des questions en pagaille et c’est bien là le mérite de ces œuvres et de l’exposition qui les rassemble. Seule certitude en sortant de cet appartement, à l’ère du tout scientifique, le diabolique persiste et signe. Au XVIème siècle, les démons permettaient de légitimer l’incompréhensible pour mieux le maîtriser sinon l’anéantir : malades mentaux qualifiés de possédés, femmes trop libres accusées de sorcellerie, scientifiques condamnés pour magie noire, … le processus est connu. Le problème c’est qu’il perdure. Aujourd’hui, malgré les avancées technologiques, peut-être à cause d’elles, la démonologie s’impose comme un besoin inhérent, une drogue, l’ultime recours pour conjurer les innommables violences de notre temps. On frémit en contemplant ces œuvres ; leur message est sans équivoque : au XXIème siècle, démonologie rime avec violence, mort, séduction, naïveté et enfance. Belle perspective d’avenir, non ?

Et plus si affinités :

http://www.charliesmithlondon.com/

Exposition Demonology jusqu’au 13 mars 2010

Galerie d’art Charlie Smith 336 Old Street London, EC1V 9DR


lundi 8 mars 2010, par Delphine Neimon
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Réactions
  • Demonology : l’art de l’extrême ?

    anonyme
    par Hichem25 - 7 janvier 2012 13-19

    Je voulais relever par cet avis personnel que je suis content de la qualité de ce blog. Une fois n’est pas coutume les commentaires ne sont pas dégradés par du spam de commentaires et on peut donc tenir une réelle discussion. Bravo au webmaster ça fait plaisir.

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