« Scénographie » : l’écriture de l’espace scénique. Eh oui, issu du lexique dramaturgique, le terme s’applique aussi bien aux expositions qu’aux pièces de théâtre. Le scénographe résout l’équation posée par le metteur en scène ou le commissaire d’exposition, c’est selon, une équation à plusieurs inconnues bien sûr : ce qu’il y a à montrer, l’endroit où il faut le situer, la manière dont cela doit être dévoilé. Ce n’est donc pas qu’une histoire de volume comme en témoigne la rétrospective Yves Saint Laurent orchestrée au petit Palais jusqu’au 29 août. Orchestrée, c’est le mot juste car il faut un sacré sens de la mesure et de la composition pour créer semblable synergie entre quelques 300 costumes d’influences, de périodes et de styles différents : si la créativité du maître n’est une nouveauté pour personne, en dérouler les 40 ans de carrière s’avère un défi.
Car si l’on se souvient sans peine des audaces du couturier, depuis la saharienne et le caban pour femme aux robes peinture en passant par la fameuse collection 1971 inspirée des tenues de l’Occupation, on oublie qu’il rêvait ses costumes à partir d’un geste, d’un mouvement. Or comment restituer l’esprit du styliste en exposant ses créations sur des poupées sans vie ? « Si vous regardez bien les modèles installés dans la dernière salle, vous verrez qu’ils sont tous complétés de petits ventilateurs qui font très légèrement frissonner la mousseline des robes ». Une astuce simple pour une problématique dont Nathalie Crinière a calculé toutes les implications.

Scénographe de la rétrospective, elle a voulu cette ultime salle comme un coup d’éclat supplémentaire après l’exploit du mur de smoking qui restera longtemps dans les mémoires : un casier à poupées de plusieurs mètres de haut dont les sombres alvéoles accueillent toutes les déclinaisons du smoking selon les codes d’Yves Saint Laurent : « L’astre noir » précise le dossier de presse, …noir sur noir, costume d’homme pour élégance de femme … on reste sans voix … tout a été dit, à quoi bon parler encore, la logique voudrait qu’on sorte sur cette note magistrale … eh bien non, … c’est un foisonnement de couleurs et de matières qui conclut ce voyage, un formidable catalogue de tissus, encore amplifié par un jeu de miroirs : l’exposition se termine sur les fiches de travail et les échantillons d’étoffe qui secondaient le maître dans sa tâche.
Trouvaille d’experte, clou du spectacle et scénographie réussie ! Presque une évidence pour cette professionnelle au parcours impressionnant : l’école Boulle où elle étudie l’architecture intérieure, les Arts déco, un an à Barcelone où elle étoffe ses compétences et son book, … elle revient à Paris avec l’idée de faire de la commande publique. Beaubourg la recrute pour un stage au service « Scénographie » alors embryonnaire, … quelques années plus tard, la voici à la tête d’une agence, enchaînant les missions pour de grandes institutions, des groupes privés, …

Un palmarès étonnant : réaménagement de la cité des enfants pour les 5/12 ans à la Cité des sciences et de l’industrie de la Villette, Dennis Hooper - le nouvel Hollywood à la Cinémathèque française, Grace Kelly à Monaco, à l’Hôtel de Ville de Paris puis à la Fondation Ekaterina à Moscou, Oum Kalsoum à l’Institut du Monde Arabe, Yves Saint Laurent, Love au Musée des Beaux-Arts de Montréal puis au De Young Fine Arts Museum of San Francisco, le Rock’n’Roll 39/59 à la Fondation Cartier pour l’art contemporain…
Et depuis le 23 juin 2010, l’exposition Vanité – Mort que me veux-tu ? à la fondation Pierre Bergé -Yves Saint Laurent. Passer des mousselines de la mode aux suaires du trépas : quel changement ! Scénographie-t-on la vie et la mort de la même façon ? La question ne se pose pas en ces termes. Si Alain Tapié et Régis Cotentin, les commissaires d’exposition, ont sélectionné les œuvres, les thématiques et le parcours, la scénographe a dû quant à elle domestiquer l’espace de la fondation : où trouver le linéaire nécessaire à l’exposition de ces œuvres en deux dimensions ? En cloisonnant.

Les deux salles dévolues aux expositions ont été segmentées de cloisons, de couloirs pour multiplier les surfaces d’accrochage tout en créant des perspectives. Si les tableaux du XVIIème siècle s’insèrent dans de petites niches très intimistes, les œuvres d’art contemporaines, imposantes, s’étalent dans des salles plus vastes qui offrent le recul nécessaire pour les contempler. La peinture des murs change en fonction des œuvres, de la thématique, mais respecte une gamme sombre, propice au recueillement. La moquette qui recouvre le parquet accentue cette atmosphère feutrée. « Alain Tapié voulait que l’on puisse regarder les œuvres une à une, les singulariser, d’où ce principe de niche qui permet de valoriser chaque tableau tout en le mettant à distance. »
Mettre en valeur, illuminer … et protéger : trois impératifs dont la scénographe doit tenir compte, envers et contre tout, intervenant parfois à la dernière minute pour corriger un défaut, régler un problème : ainsi cette vitrine destinée à accueillir le crâne aux papillons de Pasquat et qu’il fallut réajuster d’un centimètre pour qu’elle s’adapte à la sculpture, ou le blanc du plafond qui dépassait sur le noir du mur de smoking et qu’on dût faire masquer en urgence. Ainsi des éclairages que l’on règle dans les derniers moments, du son, musique ou documentaires parlés dont le volume doit constamment être revu en fonction des mouvements de foule : le public d’un vernissage s’avère beaucoup plus bruyant que celui présent aux premières heures d’ouverture.

Nathalie Crinière travaille avec des techniciens attitrés en qui elle a confiance. Une fidélité de bon aloi quand il s’agit d’ajuster ses décors ou d’expérimenter des dispositifs : conçues dans leur rapport au quotidien, les premières salles de l’exposition Yves Saint Laurent auraient dû être ouvertes sur la rue ; filtres, stores, rien n’y fit, les grandes fenêtres durent rester fermées. Orientées plein sud, elles auraient laissé entrer avec l’air de la ville un soleil des plus néfastes pour des costumes qu’il faut nettoyer toutes les semaines ; la scénographe a présenté les créations sans verre de protection, afin d’en accentuer la fluidité. Le travail de maintenance en est accru.
L’intégration vidéo offre un autre défi qu’il lui plaît de relever : ne pas laisser l’image animée vampiriser les œuvres fixes qui l’entourent en captant le regard des spectateurs. Il convient donc de les utiliser avec parcimonie et de les placer en des endroits clés du parcours où ils feront sens. Pour Yves Saint Laurent, des glaces sans teint ont permis un jeu de superpositions propice à valoriser les influences spécifiques au styliste. Pour Vanité, c’est la vidéo de Dieter Appelt qui frappe l’esprit par la lente violence de l’image associée au sifflement déchirant d’une scie circulaire.

Nathalie Crinière excelle dans l’art de créer une globalité là où il n’y avait que des œuvres indépendantes. Parmi les premières à défendre ce métier avec François Seigneur, elle en est aujourd’hui l’une des représentantes les plus actives. Dernier challenge en date : le concours du Louvre à Abou Dhabi pour l’aménagement des collections permanentes. Il y en aura d’autres pour sûr : si la scénographie n’arrive qu’en quatrième place dans le budget des expositions après les assurances, les transports d’œuvres et les infrastructures audio-visuelles, les spectateurs se montrent de plus en plus soucieux de mises en espace ingénieuses et originales. Un défi que Nathalie Crinière et ses confrères se plairont à relever pour leur plus grand plaisir … et le nôtre.
Merci à Nathalie Crinière pour sa confiance et à l’Agence NC pour ses illustrations.
Et plus si affinités








